Le syndrome de l’âge de pierre : l’artisan face au monde numérique
En 2027, je serai officiellement soumis à l’obligation de facturation électronique. Cependant, dès septembre prochain, je devrais déjà installer les outils nécessaires pour recevoir les factures de mes fournisseurs. Et, par ailleurs, je devrai ensuite confier à un prestataire privé agréé par l’État l’ensemble des données confidentielles liées à mon activité.
Là où cela ne va pas, c’est que ces données, j’ai mis près de trente ans à les construire, les affiner et à les protéger. Elles sont au cœur de la fabrication du verre mousseline et, de ce fait, elles n’ont pas à quitter mon atelier. Imaginer qu’un tiers privé puisse y accéder est tout simplement inacceptable. Or, ce n’est qu’un début : avec le Passeport Numérique des Produits (DDP) prévu d’ici 2030, ces informations devront devenir publiques, sous prétexte de transparence écologique, via des QR codes… y compris après la disparition de l’entreprise qui les aura produites.
Ainsi, bienvenue dans le syndrome de l’âge de pierre, ou quand la révolution numérique vous dépasse et vous renvoie paradoxalement à l’époque où l’on taillait la pierre pour tenter de s’adapter à une technologie supérieure… avec le résultat que l’on connait… C. Fournié – Août 2026
Aux origines du syndrome de l’âge de pierre
Le skeuomorphisme archéologique
Le syndrome de l’âge de pierre, je l’ai imaginé en 2017. J’ai forgé cette expression après avoir découvert une étude de l’anthropologue J. H. Blitz (2015) consacrée au skeuomorphisme archéologique : ces objets en pierre ou en céramique qui reproduisent le design d’outils technologiquement plus avancés.
Des objets qui imitent une technologie nouvelle
En Europe, on a retrouvé des haches de pierre inutilisables, sculptées comme des doubles silencieux des premières haches en bronze. Comme si les tailleurs de pierre avaient voulu laisser une dernière trace avant de s’effacer.
Plus surprenant encore : l’usage de moules de pierre pour couler les premières haches métalliques. La pierre ne copiait plus le bronze : elle l’aidait à se façonner. Un savoir-faire millénaire mis au service d’une technologie naissante.
Imiter, adapter, collaborer : un réflexe humain ancien
Ces gestes ne sont pas des résistances. Ce sont des réflexes humains : imiter, adapter, collaborer face à l’arrivée d’une nouvelle technique. Cela a existé au début de l’âge du Bronze, cela a existé au XIXᵉ siècle lors de la Révolution industrielle… et aujourd’hui ?
L’artisan face au nouveau monde numérique
1997 : Un atelier verrier dans une bergerie
J’ai créé mon atelier de fabrication de verre mousseline avec pas grand-chose, en six mois, dans une ancienne bergerie familiale entre janvier et juin 1997. Rattrapé par la réalité économique du terrain, j’ai alors dû emprunter d’autres chemins en suivant les ouvertures technologiques de l’époque.
1999 : Le monde numérique fait son entrée
Dès 1999, un premier ordinateur et une machine de découpe numérique étaient fonctionnels dans l’atelier et avec eux ma première boîte email. En plus de la boîte aux lettres physique devant ma porte, je me suis retrouvé avec une deuxième boîte aux lettres, invisible mais bien présente… Comme ces tailleurs de pierre face au bronze, j’ai moi aussi vu arriver une technologie qui allait bouleverser mes gestes.
La première brèche : un espace invisible qui ne dort jamais
Puis les choses se sont accélérées. Téléphones, espaces clients-fournisseurs, les boîtes mails se sont multipliées. Les e-mails ont constitué la première brèche dans le rapport simple et direct que l’artisan entretenait avec son travail. Pour la première fois, une partie de l’activité se déplaçait dans un espace invisible, abstrait, qui ne dormait jamais.
Covid : la virtualisation totale des démarches
Par la suite, les années Covid ont imposé une virtualisation générale de notre rapport aux services administratifs, et les courriers ont cessé d’arriver dans la boîte aux lettres physique du dehors. À présent, ce n’est plus le courrier qui vient à nous, mais nous qui courons après… dans de multiples espaces tous verrouillés par des mots de passe. Ce glissement discret est devenu une bascule totale imposant un monde administratif entièrement numérisé.
Cela revient à se retrouver devant sa porte face à un mur de boîtes aux lettres à digicodes alphanumériques qu’il faut vérifier une à une…
L’argument écologique
On invoque souvent l’argument écologique — zéro papier, moins de déplacements, sobriété calculée. Mais cet argument ne justifie pas la vitesse des mutations imposées. Et remplacer le papier par des serveurs, c’est aussi consommer de l’eau, de l’électricité et des terres rares, comme l’ont montré plusieurs études, dont sette article du Monde Diplomatique (2020).. (Le numérique carbure au charbon Monde Diplomatique Juin 2020 par Sébastien Broca)
Imiter le monde numérique ou disparaître
L’artisan face aux plateformes, aux e‑mails et aux services automatisés
Alors j’ai joué le jeu. Pendant des années, depuis 2015, j’ai imité cette façon de travailler, de commercialiser, d’échanger. J’ai communiqué sans jamais rencontrer mes clients, j’ai emballé, expédié, expliqué, en empilant parfois des dizaines d’e-mails.
Je suis entré dans les méandres de services de livraison à la carte, toujours plus complexes et coûteux, alors que dans l’atelier, ni la matière ni son temps de transformation n’ont suivi ce rythme.
Le syndrome de l’âge de pierre aujourd’hui
L’artisan contemporain, comme les tailleurs de pierre…
Aujourd’hui, au XXIᵉ siècle, l’histoire se répète. Je me retrouve dans la même position que ces artisans de l’âge de pierre imitant les objets en bronze. C’est cela que j’appelle le syndrome de l’âge de pierre : essayer de s’adapter à de nouveaux modes de communication, de distribution ou de consommation imposés de l’extérieur, qui éloignent de l’essentiel, , le geste, la matière, et le temps nécessaire pour entreprendre.
Quand la matière exige de l’attention et l’administration impose de la dispersion
On parle parfois d’“illectronisme” pour expliquer les difficultés rencontrées face au numérique. Le mot est irrévérencieux, et il ne me concerne pas. Je maîtrise ces outils, j’administre mon site, mon hébergement web, mes démarches. Pourtant, comme beaucoup, je me retrouve en difficulté. Non pas parce que le numérique serait trop complexe, mais parce que la manière dont il est imposé l’est devenue. La dématérialisation n’a pas simplifié : elle a fragmenté, dispersé, multiplié les étapes et les interfaces. Travailler une matière exigeante comme le verre demande déjà toute mon attention. Y ajouter une complexité administrative — dans son contenu, mais surtout dans sa manière — devient une charge mentale qui finit par nuire à l’acte d’entreprendre. Ce n’est pas un manque de compétences : c’est un système qui surcharge ceux qui créent.
Sources principales
- 2015 : Skeuomorphs, Pottery, and Technological Change
- Juin 2020 : Le numérique carbure au charbon Monde Diplomatique Juin 2020 par Sébastien Broca
- Juin 2020 : Travail, famille, Wi-Fi Monde Diplômatique Julien Brygo
- Septembre 2025 : Sur la dématérialisation des services publics : des difficultés pour de nombreux usagers
- Claire Hédon : Discriminations, dématérialisation des services publics
Crédits Photos
- Empilement de pierre devant un ancien mégalithe par Christian Fournié 2025.
- Tailleur de pierre du néolitique Génération d’image IA.
- Porte d’atelier et boîtes aux lettres modification d’image IA & infographie.








